Delcroix logways

Récit de l’accident d’Arthur tombé en mer sur la première étape

Arthur :

« Mardi 29 Octobre, 5h45 du matin, Douarnenez. Il fait encore bien noir dehors. J’ouvre le dernier fichier météo. L’accalmie que nous guettons depuis plusieurs jours et qui va enfin nous permettre de prendre le départ de la Mini Transat est bien là. Par contre, elle a l’air d’être encore plus petite que prévue, pour passer le cap Finisterre avant le gros temps il va falloir tout donner dès le début. J’espère que les bateaux de série pourront passer à temps eux aussi.. non en fait ça ne le fera pas pour eux, ils vont prendre cher, ou alors Denis va encore reporter le départ ? On retourne se coucher ? Ne pas y penser, allez c’est parti !

7h30, le jour se lève, il y a du vent, les premiers bateaux sortent du port, avec pas mal de retard, le 709 et moi sommes bloqués dans le fond du port et ne pouvons bouger tant que les autres ne sont pas sortis. Ces derniers instants sont longs, je suis entouré de ma famille, c’est cool, je vois pas mal de coureurs qui sont là seuls, leurs familles n’ont pas pu revenir, ou alors elles les attendent déjà à Lanzarote…

Dire au revoir à mes proches est un moment très fort, on ne parle pas beaucoup mais ce n’est pas utile, nous avons tous attendu ce moment avec beaucoup d’impatience, tant de travail, tant de temps, tant d’aide, je pense à tous ceux qui n’ont pu venir, merci, ce que nous avons réussi est énorme, malgré la petite taille de notre bateau !

8h30, je quitte le ponton, quelques mètres à l’abri du port, et nous sommes vite dans le sujet, une petite vingtaine de nœuds, un fond de houle et quelques grains qui passent, le départ s’annonce sportif !

9h et quelques, le départ est donné, je suis à l’extrême droite de la ligne, je pars avec un peu de retard car je veux éviter de voler le départ, éviter de casser le bateau lors d’une collision, et surtout je veux être certain de pouvoir virer de bord dès la ligne franchie. Tout se passe bien, et je suis le seul à partir à droite, en plus d’être du côté que j’avais choisi cela me permet de m’écarter un peu plus du danger des collisions.

Après quelques minutes sur ce bord, je vire et repars vers le milieu du plan d’eau, ça à l’air de bien passer… Ca passera même très bien puisque je suis en tête et que le second croise près de 100 m derrière moi ! Un gros grain avec de la pluie et un renfort important de vent arrive tandis que nous tirons des bords vers la sortie de la baie, le second est maintenant Gwénolé et son bateau Logways, son choix de voile est plus adapté dans le vent qui a forcît, il me rattrape, mais les autres sont toujours à bonne distance.

Il est environ midi et nous avons franchi les deux tiers de la baie, Gwénolé et moi sommes au contact, le vent mollit légèrement, je le re-distance un peu. Il est maintenant temps pour moi de virer et de faire cap direct vers la pointe du Raz. Gwénolé et le groupe de poursuivants continuent sur la droite du plan d’eau. Je me retrouve seul de mon coté, cap direct sur le Raz de Sein, pour le moment c’est plutôt positif pour moi, je me demande même pourquoi ils continuent si loin. Ils finissent par virer, je suis toujours content de moi, ils ont l‘air d’avoir fait beaucoup de route en trop. Les minutes passent, ils ont maintenant l’air très rapides, leur progression sur l’horizon est impressionnante, je comprends alors que là où ils sont, le vent a tourné et leur permet d’ouvrir un peu plus les voiles et donc d’accélérer franchement. J’ai une belle avance mais va t-elle suffire pour tenir la tête jusqu’à la sortie de la baie ? Et bien non, un petit peu avant d’atteindre le Raz de Sein, Gwénolé et un autre bateau me doublent, les poursuivants sont quant à eux juste derrière moi. Ce n’est pas si mal !

Devant nous s’ouvre l’Atlantique, direction Lanzarote !

A peine passé le Raz de Sein j’envoie le gennaker, cela va vite, une douzaine de nœuds en moyenne ! Notre groupe commence à s’étaler, certains restent hauts tandis que d’autres choisissent de plonger vers le sud, je choisis une option médiane. Pour le moment l’important c’est d’aller vite. Il y a une vingtaine de nœuds, pas mal de mer, des creux d’au moins 5 mètres. Un nouveau grain s’approche de nous, le vent rentre fort, je range finalement le gennak, mais continue d’aller le plus vite possible.

Nous sommes maintenant en milieu d’après midi, le grain est passé, mais j’ai un début de mal de mer, je me force à vomir rapidement mais difficilement, je n’ai rien avalé de la journée, prends une pilule, et renvoie le gennak. J’ai perdu un peu de terrain, pendant que j’étais occupé avec mon estomac, mes plus proches concurrents continuaient à attaquer. Le gennak est de retour, et c’est reparti.

La mer est forte sur fond de ciel de traine avec de bons gros cumulus, derrière nous des arcs-en-ciel apparaissent et disparaissent, le paysage est magique, seul petit bémol, il y a comme un karcher sur le pont et il ne se passe pas 30 secondes sans que les vagues explosent sur nos visages.

Nous sommes en fin de journée, deux ris dans la grand voile, un ris dans le solent et le gennaker est en place. Le vent mollit légèrement, j’hésite à renvoyer un ris dans la grand voile. J’opte finalement pour le ris dans le solent.

Avant de partir devant je choque légèrement la grand voile pour ralentir un petit peu le bateau, j’accroche une de mes longes sur la ligne de vie qui court sur le roof, et décroche l’autre du fond du cockpit. Je rampe pour aller sur la plage avant, décroche le ris du solent tant bien que mal, et commence le chemin inverse par la remontée sur le côté du bateau. A ce moment là, je suis dos au vent avec une main sur la filière, je sens le bateau décoller brusquement dans une vague, je décolle avec et suis même catapulté vers le haut, je sens impuissant que ma main accroché à la filière est en train de passer sous moi, je retombe finalement à côté du bateau, la violence du mouvement du bateau ajouté à mon poids me fait lâcher la filière. J’arrive quasiment la tête la première dans l’eau, et je sens déjà le harnais qui me tire tandis que le gilet se gonfle. Une fraction de seconde plus tard je suis sur le dos tracté par le bateau qui continue sa folle cavalcade, vite la télécommande pour mettre le bateau face au vent. Merde elle est coincée sous le gilet. Je lutte un long moment avec les vagues qui tapent mon dos, je heurte régulièrement la dérive au vent avec mon épaule, le bout pointu me fait mal, je commence à fatiguer et à perdre tout espoir d’y arriver, à chaque fois que j’arrive à passer la main sous le gilet une vague me la ressort… Après peut-être cinq minutes à tenter d’attraper cette télécommande, je finis par la saisir, ce coup-ci c’est bon je suis sauvé, je presse un bouton et ne le lâche plus, le bateau est censé se mettre face au vent dans ce cas-là (enfin je crois). Il lofe alors très brusquement, je me sens happé sous le bateau, il passe le lit du vent et continue son virage, nous avons viré de bord, toutes les voiles prennent à contre, je suis maintenant en arrière du hauban, le bateau est fortement gité avec les voiles à contre, la quille basculée sous le vent et tout le poids du matériel chargé sous le vent.

Le bateau dérive vite, à tel point que mes jambes sont coincées sous le bateau, je sens les filières sur mon ventre, le harnais me retient toujours vers l’avant, heureusement à tout instant le gilet m’a gardé la tête hors de l’eau, ou plus ou moins hors de l’eau !

Bon, la situation n’est pas tellement meilleure finalement. Impossible de me dégager de l’emprise du bateau, un espoir peut être, même si le bateau dérive surtout latéralement il avance un petit peu, je sens de la tension dans le harnais, je décide alors d’accrocher la seconde longe à la filière contre laquelle je suis et de larguer l’autre afin de me faire glisser vers l’arrière en espérant me dégager du bateau, cela marche plus ou moins puisque j’arrive après pas mal d’efforts à m’approcher de l’arrière. Puis je fatigue et ne bouge plus, je perds espoir pendant quelques instants, et réalise qu’à portée de ma main gauche se trouve le coinceur de bastaque (la corde qui tient le mat vers l’arrière), je l’ouvre en espérant que cela va libérer la grand voile et peut être remettre le bateau dans une assiette plus cohérente. Dans la seconde qui suit je sens le bateau se redresser, je crois même un instant être resté accroché à la filière et donc quasiment sorti de l’eau, mais dans le même instant je retombe lourdement dans l’eau.

Je réalise alors qu’en ayant largué la bastaque, j’ai fait tomber le mat, gros moment de désespoir. J’en oublierais même un instant que je suis dans l’eau au milieu de creux de 4 ou 5 mètres, que je suis à bout de force et que le froid commence à se faire sentir.

Je suis maintenant en arrière du bateau, je tente de sortir de l’eau grâce à une sorte de marche que nous avons à l’arrière de nos bateaux, je n’arrive pas à mettre le pied dessus, ça bouge trop, et je suis trop fatigué. Finalement je décide de rentrer par la trappe de survie, je l’ouvre et extirpe le radeau de survie avec beaucoup de mal, les plombs de jauge refusant pendant quelques instants de céder et l’effort à faire me paraît énorme. Une fois le radeau sorti je commence à essayer de retirer le gilet de sauvetage pour passer par la trappe (gonflé il est plus gros que la trappe), impossible d’ouvrir la boucle du gilet en tension. Je réalise après coup que j’avais un couteau flottant à portée de main et que j’aurais pu l’utiliser pour couper le gilet, mais je n’y ai pas pensé à ce moment-là… Je suis alors dépité, et commence à capituler, mon seul espoir est alors qu’un concurrent passe à proximité rapidement. Ca y est je tremble.

Quelques minutes plus tard je réalise que le bateau s’est fortement enfoncé, la trappe n’est pas refermée. Je réalise par la même occasion que le flanc tribord est sous l’eau, je me fais alors glisser dessus et arrive dans le cockpit, j’allume les deux balises, et me dis qu’il serait peut être bien de libérer le gréement pour protéger ce qu’il reste du bateau. A peine coupé le premier hauban je manque de retomber à l’eau, je rampe finalement sagement vers le cockpit et n’en bouge plus, au même moment je vois le haut d’une voile de mini à une cinquantaine de mètres qui arrive droit sur moi derrière les vagues. Il roule son gennaker en catastrophe, c’est Tanguy le Turquais qui se trouvait alors dans le groupe de tête des bateaux de série, il ralentit et passe très proche de moi. J’ai appris par la suite qu’en voyant mon regard un peu ébahi il a vite compris ma détresse, il a appelé les secours par VHF et est resté à mes côtés afin de les aider à me retrouver dans cette mer quelque peu agitée.

Ils arriveront quelques dizaines de minutes plus tard, et malgré la mer formée mettront une embarcation à l’eau pour venir me chercher. Il fait nuit. Je suis bien heureux de les voir et de sentir la chaleur en embarquant à bord du PSP Cormoran !

Un énorme merci donc à Tanguy, au Commandant Lore du PSP Cormoran ainsi qu’à tout son équipage ! J’ai passé les quelques jours suivants en leur compagnie en accompagnant le reste de la course, ils ont été très attentionnés, et très préoccupés par le reste de la flotte afin d’être le plus disponible possible à la mesure des capacités de leur bateau.

Je suis maintenant de retour à la Rochelle, notre beau bateau m’attend sagement dans un chantier à Loctudy où j’ai rendez-vous mercredi matin avec l’expert…

La suite ? On verra bien !

Les enseignements ? La combinaison sèche m’a préservé du froid en retardant son envahissement. Le harnais m’a gardé accroché au bateau. Le gilet a maintenu ma tête hors de l’eau. Les secours m’ont sorti du pétrin. Si un de ces paramètres avaient manqué, je ne suis pas certain que je serai en train d’écrire ces lignes. »

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9 Commentaires

  1. Ping : Témoignage d’arthur tombé en mer lors de la première étape. | Sécurité et Survie en Mer

  2. Pierre

    Bonjour et merci pour ce récit.
    Je me pose une question: vous dites que le harnais vous a maintenu la tête hors de l’eau alors que vous étiez trainé par le bateau; est ce un modèle spécifique avec le point d’accroche dans le dos ou un coup de chance d’être tombé sur le dos? J’ai toujours entendu dire que lorsque qu’on se fait tracter on met la tête sous l’eau et il me semble bien que c’est vérifié lors des test de matériel…

  3. cch

    Bravo a tous pour la bonne fin de cette aventure qui aurait pu se terminer de façon dramatique. Mais pourquoi faire partir de si belles courses au large au plus mauvais moment de l’année ? Ce n’est pas le Vendée Globe, faudra t’il encore un drame pour éviter cette belle saison des tempêtes d’automne capables de gâcher la fête. Combien ont disparu au départ de la route du rhum déjà ? Mais rien a faire, j’espère que le départ de la transat Jacques Fabre qui part au moment ou j’ecris ces quelques mots se passera bien.

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