Delcroix logways

Le récit de Gwénolé Gahinet sur son sauvetage au large des côtes portugaises

La Mini Transat, c’est tout un concentré d’aventure : un projet à bien mener pour s’aligner au départ, l’envie de vivre  une traversée de  l’Atlantique dans une barque de 6,50 mètres, mais aussi parfois une somme de galères à gérer  !  Gwénolé Gahinet peut aujourd’hui en témoigner.

Lui qui aspirait à réaliser un doublé inédit sur la Mini Transat en accrochant une seconde victoire en prototype cette fois, après son titre en série en 2011, ne pourra réaliser son souhait. Ce n’est pas faute de préparation , puisque qu’après  un début de saison très réussi, il répond présent en jouant aux avants postes de la course dès le départ, malgré des conditions de navigation particulièrement musclées. Malheureusement, le 14 novembre au soir le pallier de quille arrière de Watever-Logways lâche…. et c’est à ce moment-là, une toute autre aventure qui a commencé pour le skipper du numéro 800…

Après son sauvetage par le chalutier Jamaïca au large des côtes portugaises, Gwénolé a alors pris le temps de poser par écrit ses 48 heures passées en mer depuis Sada. Son début de course, son avarie de quille dans une mer houleuse, son sauvetage, la difficile décision de quitter son bateau et les 5 jours en mer qui s’ensuivent, Gwénolé raconte, pour expliquer d’abord mais aussi sans doute pour évacuer et tenter de clarifier ce qui s’est passé en une fraction de secondes. C’est pour toutes ces raisons que Gwénolé Gahinet, un crayon et bloc note à la main, a écrit ce récit positif. Bonne lecture

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Mon abandon dans la Mini Transat 2013 : réaction à froid après 5 jours de pêche à la palangre au Portugal

Quoi de mieux pour digérer un an de projet intense et un abandon de bateau que de passer 5 jours en immersion totale avec 9 pêcheurs portugais ?

5 jours coupé du monde, à échanger des blagues et à se raconter nos vies en frangloespagnoportugais, à donner un coup de main pour ramasser un espadon de 200kg, à poser des lignes de pêche de 50 milles de long, le tout au milieu des caisses de maquereaux qui servent d’appât et dans une ambiance de friture répandue par leur généreuse cuisine à l’huile !

Mais revenons-en à ce qui m’a amené ici : la Mini Transat.

Après un mois d’attente et de rebondissements la course est finalement lancée le 13 novembre de Sada, en Espagne, direction la Guadeloupe sans escale, en laissant deux îles des Canaries à tribord.

Je prends un bon départ et suis premier à sortir de la baie de Sada, talonné de près par 3 ou 4 prototypes. Le vent est prévu de monter fort en s’approchant du Cap Finisterre avec une houle de NE compliquée pour le pilotage des minis. Je prends donc le temps de prendre 1 ris dans le génois et la GV et de bien matosser les 200kg d’eau, nourriture et matériel. J’envoie le spi medium arrisé et c’est parti pour un bord de ¾ d’heure à fond, j’ai l’impression d’être constamment à 18 nœuds et je reviens bord à bord avec Benoît (Marie) et Giancarlo (Pedote) quand une grosse vague me fait partir à l’abattée, le bateau empanne et se retrouve couché sur l’eau : les 200kg embarqués et la quille basculée sont sous le vent, la grand-voile à l’envers pliée autour de la bastaque, le spi est à l’eau et moi aussi jusqu’à la taille…  Première leçon : quand tu vas à 18 nœuds en mini et que la mer est un champ de bosses c’est que tu es trop toilé !

15 minutes d’effort plus tard c’est reparti avec le code 5 (spi plus petit). J’empanne assez proche du DST. A cause d’une mauvaise manipulation et  d’une vague piégeuse le bout-dehors se replie et  le code5 se retrouve dans l’eau, quelques secondes plus tard il est déchiré en deux morceaux …

Perdre une voile le premier jour quand il reste trois semaines de mer c’est dur mais je me raisonne : ce n’est pas la plus utilisée sur cette transat, il y a aussi 2 spis et un genaker à mettre sur le bout-dehors pour compenser l’angle mort, ce n’est donc pas rédhibitoire mais c’est quand même une bonne deuxième leçon : quand il y a de la mer et que tu n’es pas sûr de réussi ton empannage, il vaut mieux affaler la voile d’avant !

Je fais le bord bâbord vers le sud sous grand-voile à 2 ris et génois 1 ris, il y a des rafales fortes à 35 / 40 nœuds et une houle de 3 à 4 mètres bien creuse, les surfs sont impressionnants.

Le vent mollit en se rapprochant de la côte portugaise, j’empanne vers 4h du matin le 14 pour retrouver du vent plus fort à l’ouest. Je suis sous genaker, ça fuse bien avec des surfs à 16 nœuds. Je vais jusqu’à 12°W comme conseillé par les routages, j’affale le genaker et j’empanne pour faire route directe vers les Canaries.

A ce moment là je me rends compte que mon anémomètre est cassé : je ne peux donc plus connaître la force du vent et le pilote automatique ne peut plus fonctionner en mode « vent réel ». C’est embêtant mais pas dramatique…

Un peu plus tard un choc violent me projette vers l’avant alors que je suis à l’intérieur. Ca ressemble à une collision avec un cétacé (un choc mou)… En tout cas je m’en sors indemne et après une petite inspection le bateau semble aussi en bon état.

Il fait presque nuit et je rentre pour faire une première sieste, je m’aperçois que le brûleur de mon réchaud est tordu : il est à deux doigts de casser, il va falloir maintenant manger froid sauf peut-être par temps calme où je pourrais l’utiliser avec précaution… Décidément le matériel a bien souffert en 2 jours !!

La sieste est la bienvenue : 20 bonnes minutes de sommeil ça remet les idées en place, surtout quand on a une petite baisse de moral ! Le plus dur au début c’est de réussir à bien s’installer au milieu des sacs et des bidons et à se détendre quand le bateau fait des surfs à 15 nœuds et des bonds dans les vagues…

Je suis content parce que j’y arrive plutôt bien, même avec ce nouveau petit craquement qui vient d’apparaître… j’ai l’impression que ça vient du pied de mât, le réveil retentit avec sa violence habituelle, je me lève, regarde le pied de mât mais il n’y a rien d’anormal. Quand je rentre dans le bateau je jette un coup d’œil à la tête de quille et je l’aperçois qui fait de grands mouvements d’avant en arrière alors que le bateau surfe une vague. Je regarde plus en détail et, à travers la bâche, me rends compte que la quille n’est plus tenue par le palier arrière, elle ne tient que grâce au palier avant et au palan de bascule. Le craquement vient du palier avant et j’ai peur qu’il lâche…

J’attrape un bout pour l’attacher à la tête de quille et limiter les mouvements. J’affale la grand-voile et une bonne partie du génois pour ralentir et limiter les mouvements du bateau dans les vagues.

Un coup d’œil au GPS : je suis à 100 milles de la côte portugaise, il faudrait plus d’une journée au près pour la rejoindre, hors de question vu l’état de la quille. Les Canaries ? C’est du portant mais elles sont encore à 600 milles et il y a du vent fort prévu pour les jours qui viennent, ça ne paraît pas très raisonnable non plus.

Le danger ne semble pas immédiat car la quille ne bouge presque plus maintenant que je vais lentement et que je l’ai sanglée avec un bout. Mais la situation peut se dégrader très rapidement : si elle casse le bateau peut se retourner et rester stable à l’envers !

C’est le pire scénario car la balise serait sous l’eau et n’émettrait plus ma position, il faudrait alors que je nage sous l’eau sans s’emmêler dans les bouts du cockpit pour ensuite essayer d’aller m’installer sur la coque retournée avec la balise et la VHF portable, vu l’état de la mer ce serait le cauchemar !

Que faire ?  et dans quel ordre ? se mettre en combinaison de survie ? préparer le radeau ? déclencher la balise de détresse ? appeler à la VHF ?

Toutes ces questions se bousculent dans ma tête et ce n’est pas évident de faire le tri.

Je décide de demander assistance car ça ne me semble pas raisonnable de continuer tout seul à la voile vers un abri mais je ne veux pas lancer de signal de détresse parce que je veux attendre un bateau accompagnateur pour pouvoir discuter de mon problème et éventuellement être évacué.

J’appuie sur le bouton « assistance » de la balise fournie par l’organisation de course, le directeur Denis Hugues sera normalement au courant et pourra détourner un des sept bateaux accompagnateurs de la course. J’essaye aussi de joindre quelqu’un sur le canal VHF de la course mais personne ne répond donc je passe sur le canal 16 et lance un « PAN PAN » avec ma position pour que quelqu’un soit au courant de la situation. Un cargo russe me capte et je lui donne le numéro de téléphone de la direction de course pour qu’il prévienne Denis, j’essaye aussi de lui expliquer mon problème mais ce n’est pas évident et ça se résume après quelques échanges à « keel broken ».

J’enfile ma combinaison de survie.

Le cargo me dit qu’il a appelé mais n’a pas plus d’infos sur la venue d’un bateau accompagnateur. Il appelle aussi le MRCC Portugais.

30 minutes plus tard il s’approche à moins de 100m et je comprends qu’il manœuvre pour venir me récupérer. Un cargo de 180m de long et de 10 m de haut c’est vraiment impressionnant quand on est sur un mini qui fait 6,50m et 1 tonne.

La houle fait rouler le cargo et j’imagine déjà ses 10 mètres de franc-bord en train de broyer mon bateau avec moi au milieu qui essaye de récupérer une échelle de corde, ça ne me plaît pas du tout !!

J’envoie le génois pour m’éloigner et lui explique que je trouve ça trop dangereux, je préfère attendre un bateau accompagnateur, pendant 6h s’il le faut et lui demande de rappeler l’organisation de course, la discussion est difficile et je n’arrive pas à bien comprendre ce qu’il compte faire.

Le cargo recontacte le MRCC et c’est finalement le « Jamaica », un bateau de pêche portugais qui est dérouté, il arrive une heure et demie plus tard. Cette fois ça va être difficile de refuser l’évacuation car j’imagine que les bateaux accompagnateurs ont peut-être d’autre chats à fouetter et ne peuvent pas venir m’aider.

En attendant je prépare le radeau, la balise et le bidon de survie dans le cockpit, le bateau est balloté par les vagues et j’ai un violent mal de mer, je vomis et dors un peu.

Le Jamaica arrive et je réalise que je vais abandonner le 800, ce super bateau sur lequel j’ai pris tant de plaisir et appris tant de choses cette année ! Ce bateau dans lequel j’ai mis toute mon énergie, les meilleures voiles possibles, des équipements sélectionnés et testés un par un… J’ai un pincement au cœur ! Je prépare un bout à l’étrave pour tenter un remorquage dans la foulée mais au dernier moment je réalise que ça va être très compliqué à cause de la houle qui est toujours forte : l’objectif est avant tout de monter sur ce bateau en étant sain et sauf !

L’équipage portugais me lance une bouée, je m’installe dedans, attend qu’ils soient le plus près possible et après quelques encouragements de leur part je saute à l’eau, ils me récupèrent sans souci. Il faut dire que c’est leur métier et qu’ils passent leurs journées à remonter des espadons de 200 kilos, je pense que c’est le top pour une récupération de ministe !

Une fois à bord je remercie l’équipage et jette un dernier coup d’œil au 800. Dans ma tête c’est un mélange de plein de sentiments : le soulagement de m’être fait récupérer sans problèmes, la tristesse d’abandonner le bateau, la frustration d’abandonner la course au bout de 2 jours…

L’organisation et ma famille ont eu un bon coup de stress, je m’en rends compte quand j’arrive à joindre François de la direction de course et Anne-Laure, ma compagne, avec le téléphone iridium du bord. Ces discussions, bien que courtes, sont un vrai soulagement et nous permettent de nous remettre de nos émotions.

Les 5 jours qui suivent m’aident beaucoup à prendre du recul sur la situation. Les pêcheurs sont très sympa et m’expliquent leur vie : ils partent en mer 15 jours d’affilée et reviennent 2 à 3 jours à terre, ils travaillent 18h par jour, le tout dans la bonne humeur et une super ambiance.

Je réfléchis aussi beaucoup aux raisons pour lesquelles la pièce a cassé, qu’est-ce que j’aurais pu faire pour éviter ça ? Est-ce que c’est complètement dû au choc ? Est-ce que j’ai suffisamment vérifié les pièces quand on a démonté la quille début juillet ? Est-ce que j’aurais dû éviter le vent fort en allant plus près de la côte portugaise ?

Je n’arrive pas à en ressortir une réponse évidente et ça me travaille un peu…

Le fait d’être aux côtés des pêcheurs me permet de vite relativiser : j’ai une chance incroyable de vivre de ma passion et le risque de casse fait partie du jeu, c’est un sport mécanique et il y a toujours un risque.

C’était une expérience très riche et je pense en ressortir grandi même s’il va y avoir encore quelques moments un peu compliqués pour finir de gérer cette histoire au mieux.

J’étais très content de retrouver Anne-Laure, Maman et Daniel qui étaient là pour m’accueillir à Peniche, c’était des retrouvailles émouvantes.

Un grand merci aussi à tous ceux qui m’ont aidé, suivi et soutenu pour préparer cette course incroyable qu’est la Mini Transat et je vous donne rendez-vous très vite pour de nouvelles aventures !

Gwénolé

A lire, le mot du Président du groupe Delcroix-Logways

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